La question du patrimoine architectural ottoman au Kosovo depuis la guerre de 1998-1999

Le Kosovo est, architecturalement, très riche de son passé ottoman. Le Kosovo est depuis longtemps une terre de mixité culturelle, revendiquée par les diverses mythologies nationales de la région. D’abord byzantin, serbe à partir de 1170, ottoman de 1459 à 1913, où il redevient serbe, puis yougoslave et indépendant — quoi que cette indépendance soit contestée — depuis 2008. Il est peuplé depuis l’époque ottomane d’une majorité albanaise et musulmane, qui représenterait aujourd’hui 92 % de la population — selon l’Agence kosovarde de statistique. Sa valeur pour la République de Serbie est hautement symbolique, sur ces terres s’est déroulée la bataille de Kosovo Polje (1389), acte de naissance de l’identité nationale serbe. Cependant, la majeure partie de la population, rurale, fuit la conquête ottomane, laissant un territoire vide, que la Sublime Porte urbanise et repeuple grâce à l’émigration d’albanais islamisés. Lorsque la république du Kosovo réclame son indépendance en 1998, cette culture musulmane et albanaise est directement visée par les troupes de Milošević. Dans un tel contexte, une question se pose : De quelle manière le conflit inter-ethnique a-t-il modifié la perception de ce patrimoine architectural ?

Les raisons, et le processus, de destruction du patrimoine ottoman au Kosovo ont été violents, radicaux et symboliques. Machiel Kiel — professeur en histoire de l’art et de l’architecture ottomane, directeur de l’institut archéologique néerlandais d’Istanbul — dans son ouvrage Un héritage non désiré : le patrimoine architectural islamique ottoman dans l’Europe du Sud-Est, 1370-1912, rappelle que dès le XVIIe siècle les Ottomans prennent possession des édifices chrétiens — églises et monastères — abandonnés pour les reconvertir en monuments musulmans : mosquées, écoles, bibliothèques… Lors du conflit armé, ce patrimoine devient symbole de l’altérité musulmane et albanaise de la région. Raser cette architecture fait alors partie de la démarche d’éradication de cette communauté, effaçant sa légitimité sur le territoire, son existence historique. Cette identification des Albanais au patrimoine ottoman n’est pas seulement une construction serbe, les Albanais y sont eux-même très attachés et portent un grand intérêt à sa reconstruction et sa préservation, comme en témoigne le grand Imam du Kosovo, Sabri Bajgora, dans Kosovo: Heritage or Sacrilege de Ted Siefer : « Nous craignons que cela [la reconstruction] soit mal effectué (…) ils sont [les bâtiments ottomans] notre patrimoine culturel ». Durant le conflit de 1998-1999, le patrimoine architectural a subi une destruction de grande ampleur, systématique et volontaire, orchestrée par les forces de Milošević. Le processus commence par la destruction des édifices clairement religieux : mosquée,  édifices associés (écoles, bibliothèques, etc.) puis des constructions civiles (marchés, maisons, etc.). Ce processus est analysé et décrit en détail par Andrew Herscher et András Riedlmayer — respectivement professeur d’architecture à l’université du Michigan, spécialisé dans l’impact des identités culturelles et des violences politiques sur l’urbanisme, et directeur du centre de documentation de l’art et l’architecture islamique du programme Aga Khan à Harvard — dans Grey Room 01 de l’automne 2000 ; ils donnent notamment les chiffres de 207 mosquées détruites sur les 609 du pays et de plus de 500 kullas (maisons de style ottoman). Ni la république de Serbie, ni l’administration internationale du Kosovo ne reconnaissent ces destructions comme faisant partie d’un crime contre le patrimoine commun à l’humanité (prévu par la Résolution 26 de l’UNESCO). On peut noter également que les rapports UNESCO concernant le Kosovo, publiés en 2004, sont axés majoritairement sur les dommages causés aux architectures orthodoxes par l’OTAN ou par les représailles albanaises, les seuls monuments classés au patrimoine mondial étant les édifices religieux du patriarcat de Peć — inscrits en 2004. Aujourd’hui l’Union européenne réclame une promotion et réhabilitation d’un patrimoine multiculturel et diversifié, comme préalable à la réflexion sur l’entrée du Kosovo dans l’Union.

La reconstruction des monuments ottomans nécessite divers aménagements et rencontre quelques problèmes. L’UNESCO, dans les rapports précédemment cités, arrête divers objectifs dans le but de protéger et réhabiliter le patrimoine kosovar. Il est dans un premier temps nécessaire d’éduquer la population à la valeur du patrimoine, à l’égalité entre les peuples afin de défaire la haine. Cela évitera les destructions et dégradations supplémentaires et la perpétuation de la haine dans les générations futures. Il s’agit également de créer un centre local dédié à la formation et à la préservation du patrimoine, dans le but de former des citoyens kosovars à la préservation et à la restauration du patrimoine, en s’appuyant sur des partenariats avec des institutions et particuliers locaux, occidentaux, turcs et bosniens. Ces partenariats sont fructueux selon les publications de Cultural Heritage without Borders (CHwB), citant notamment la coopération turco-bosnienne pour la reconstruction du toit traditionnel en plomb de la mosquée Hadum de Gjakova, qui a également permis, grâce à des fonds américains de former des Kosovars à cette technique ancestrale. La reconstruction et la préservation de l’architecture ottomane a rencontré, et rencontre encore, certaines difficultés. D’une part, la population était largement inconsciente parce que mal informée de la valeur, historique et culturelle, universelle de l’architecture ottomane. Cette attitude est directement héritée de la politique patrimoniale titiste : les édifices, placés sous la protection de l’État yougoslave, étaient préservés, entretenus et restaurés de manière tout à fait correcte, mais ne bénéficiait d’aucune promotion — le caractère religieux de la plupart des bâtiments les rendant peu compatibles avec un régime de type communiste. D’autre part, comme en témoignent les rapport du CHwB et l’article d’Anne-Françoise Morel — chercheuse en histoire et théorie de l’architecture aux universités de Gand et Louvain — « Identity and Conflict: Cultural Heritage, Reconstruction and National Identity in Kosovo », certaines reconstructions des années 2000, organisées et financées par des Saoudiens, se sont révélées désastreuses. Ces derniers ont régulièrement préféré raser complètement les édifices religieux endommagés pour en rebâtir de nouveaux, répondant aux normes wahhabites, qui n’est pourtant pas la pratique religieuse locale. Pour les mêmes raisons, il est également question de destructions partielles ou totales d’édifices jusqu’alors intacts. Le gouvernement du Kosovo et la population mettent désormais tout en œuvre pour éviter d’autres évènements de ce type.

L’architecture ottomane du Kosovo a été largement politisée durant la guerre. Ce phénomène semble avoir agi comme un déclencheur pour la population albanaise qui se sent désormais plus proche et concernée par cette architecture. Malgré les difficultés rencontrées par la reconstruction de ces monuments, elle permet de mettre en place des partenariats internationaux et inter-ethniques et d’ouvrir des possibilités de formations et de recherches qui mèneront, on peut l’espérer, à un état légitimé et en paix avec son histoire et ses voisins.

Sources :