Futura

Nom : Futura
Date de naissance : 1927
Lieu de naissance : Francfort-sur-le-Main, Allemagne
Créateur :Paul Renner
Fonderie :Bauer (oui ce site dit « le Futura c’est nous ». Ça pose quoi…)

FUTURA LE SPECIMEN ANIME from Thibault de Fournas on Vimeo.

Je vous parle aujourd’hui du Futura, car un très cher ami m’a offert ce sujet sur un plateau, ou plutôt sur une photo de cartel, et ça m’a mise en joie. Pourquoi ? Parce que j’avais oublié les variantes de design du Futura. Celles non retenues par les fonderies, les numérisations et les usages logotypiques habituels. Celles qui font du Futura une véritable aventure esthétique, une marche dans un renouveau sociétal plus grand. Je délire ? Point du tout. On peut faire une thèse entière sur le Futura, des livres entiers. Et c’est globalement plaisant à lire, enfin quand on est fondu de fontes. En gros, nul n’est censé ignorer le Futura. (Ok, là je suis partie un peu loin, mais le livre dédié au Futura par Michel Wlassikoff et Alexandre Dumas de Rauly s’intitule quand même « une gloire typographique »…). 

Œuvre de Paul Renner, le Futura est une typographie des plus pensées de l’histoire, justement parce qu’il souhaita que son dessin rejette toute l’histoire de la typographie. À l’époque (les années 1920), l’Allemagne n’utilisait que des caractères de type Fraktur (ou Textura, Rotunda, Schwabacher), et cela avait de fortes répercussions économiques : l’import et l’export de livres et de plombs étaient fort compromis, l’Allemagne, déjà affaiblie et retranchée suite au traité de Versailles, n’en était que plus isolée dans le monde de l’édition. De plus, les ouvriers typographes devaient jongler avec un nombre incalculable de types de Fraktur mais aussi de caractères latins de type « grotesque », selon l’ouvrage, son public, sa langue originelle, etc. le tout régit par des us et coutumes stricts, mais obscurs. On comprend la nécessité de l’époque de simplifier absolument et résolument l’usage typographique, en créant une quintessence formelle qui soit utilisable pour tout. 

Suivons maintenant le raisonnement de Renner : la typographie doit s’affranchir de toute marque la reliant à l’histoire manuscrite. Le XXe siècle est celui de la machine omnipotente, pourquoi conserver des usages manuscrits qui rendent les fontes moins universelles ? Pourquoi conserver des formes héritées de problèmes techniques (gravure et impression archaïques) qui n’existent plus ? Revenons donc à la base même de la création des lettres, le moment où elles furent conçues comme œuvre artistique complète et moyen de communication universel : la capitale romaine antique.

Partant de ce visuel de référence, Renner développa une structure géométrique calquée sur des proportions optiques fixes et stables, dérivées du papier millimétré qu’il utilise, ainsi que des formes géométriques simples : rectangle, cercle, triangle équilatéral. Dans ces usages et ce formalisme, proche de la devise « la forme découle de la fonction », il se rapproche du Bauhaus dont il ne fait toute foi pas partie. 

Afin d’éliminer complètement les traces humaines, il cherche à avoir la même épaisseur de traits partout dans la lettre, mais cela n’est pas aisé, car l’œil compense et donne parfois à croire qu’il n’est pas égal. Les premières esquisses du Futura (ci-dessous, et reprise en tant que police sous le nom de Futura Classic par Gert Wiescher en 2006).

L’aspect social de la typographie est explicite chez Renner, dans son ouvrage Mechanisierte Grafik, il déclare que le dessin typographique ne révèle pas seulement la personnalité de celui qui la dessine (comme l’écriture manuscrite), mais également la personnalité de ceux qui l’utilisent. Pour être en phase avec « l’esprit allemand » le premier dessin du Futura reprend certains archétypes des Fraktur, notamment la forme du a et sa petite boucle supérieure, le retour du g en angle vers la gauche, le r composé d’une barre et d’un point dissocié. On retrouve donc des traces d’une influence manuscrite, aussi infime soit-elle…
En 1927, le Futura est édité par la fonderie Bauer en 6 graisses, une version condensée en trois graisses et une version en contour. Pour des raisons économiques, et parce qu’elle paraissait ainsi plus exportable et plus commode à la lecture, c’est une version très proche de celle que nous connaissons actuellement, et non les variantes vues précédemment. 

Version courante actuelle, 4 graisses condensées et 5 graisses «normales».
En 1933, Renner est arrêté par les Nazis pour bolchévisme culturel, mais relâché peu de temps après, car n’étant pas affilié directement à l’avant garde du Bauhaus. De plus, les Nazis commençaient à se rendre compte que les Fraktur, bien qu’encore considérée comme typiquement et véritablement allemande (ce qui ne sera plus le cas après 1941 ou par retournement de situation soudain elles devinrent typiquement juives) n’était pas très efficace dans la communication internationale. C’est ainsi que le Futura fut la police de caractère des Jeux olympiques de 1936. Un coup de publicité pour la fontes, et pour le régime qui semblait donc graphiquement orienté vers l’innovation et un avenir formel cohérent avec le reste de l’Europe.  En France, on la connait sous le nom d’Europe, le dessin ayant été acheté et rebaptisé par la fonderie Olive. (Un jour je vous parlerai de la fonderie Olive, et je serai pleine de mauvaise foi et de chauvinisme et il faudra m’excuser). 
Le Futura connait encore une très grande popularité et on ne compte plus le nombre de logo, film, publication, événement qui l’utilise. Par exemple : Canal+, Kennedy pour la campagne de 1960, Kraftwerk pour Trans-Europ-Express, Led Zeppelin, Sesame Street, Vitra, etc. etc. etc. Wes Anderson ou Stanley Kubrck la glissent pratiquement partout. 
Le Futura ne s’arrêta pas là. Il ne fut pas seulement le caractère le plus connu et le plus usité de son époque, il fut le caractère qui alla sur la Lune. Ouaip, rien que ça. C’est pas méga badass ? Ben si… Le Futura est parti sur la Lune, avec Apollo 11. Pourquoi ? Je ne sais pas trop. On peut penser que les chercheurs de la Nasa ont vu dans ces formes rationnelles, futuristes, mais cependant rondes et sympathiques l’expression ultime de la technique humaine. Si c’est le cas, Renner a gagné son pari.

Le Futura aurait pu se contenter d’une si grande carrière, mais non. Il décida également d’être la première fonte membre d’une querelle grand public. La Première Guerre des fontes, où même les non-initiés se sont sentis perturbés implique le Futura.  Il était une fois, en août 2009, Ikea décida de changer de police de caractères pour son identité visuelle. Jusque là, sur des conseils avisés, la firme suédoise se définissait par le Futura. Logique : design + moderne + rationnel + universel = Futura, vous l’aviez compris. Et cela fonctionnait fort bien. Cependant, quelque chose rendait chafouins les dirigeants d’Ikea. Le Futura ne faisait pas, à l’époque, partie des caractères utilisables sur internet (la bonne blague, ou plutôt l’ironie qui fait toujours saigner le cœur des designers qui se meublent chez Ikea, c’est qu’il le devint moins d’un an après le changement de fonte Ikea) et les magasins utilisaient donc la Verdana pour le web.  La Verdana… Compatible partout, elle l’est, invisible et insipide (pardon Matthew Carter) elle l’est. Elle fut dessinée pour Microsoft. Que dire de plus ? C’est déjà un aveu de renoncement à l’esthétique face au fonctionnel, non ? De plus, elle fut dessinée POUR LES ÉCRANS et pour être lisible en petit format sur ceux-ci, pas en très grand dans des catalogues ou des enseignes, et ça mes chers lecteurs, c’est un point capital. Les lettres sont dessinées pour leurs usages, et rares sont les fontes qui marchent partout. Le Futura fonctionne presque partout, il fonctionne sur écran pour peu qu’on augmente un peu l’interligne. La Verdana, non. La Verdana en grand, c’est comme un toboggan pour œil. Là où il est intéressant que l’œil glisse facilement de mot en mot sur de petites lignes, il ne sait plus comment faire quand il glisse de lettre en lettre sur un seul mot.  Vous vous dites que je délire encore, ou que c’est du pinaillage de graphiste psychorigide. Ok, regardez l’image ci-dessous, parvenez-vous réellement à lire facilement la seconde ligne ? N’avez-vous pas une impression d’instabilité ? De glissement vers la droite ? Le mot ne vous accroche pas l’œil, au propre comme au figuré.

Comme le dit Simon Garfield dans Just My Type, les étiquettes Ikea sont devenues aussi invisibles et passe-partout que les étagères sur lesquelles elles se trouvent. Est-ce qu’Ikea a renoncé à son image de design scandinave un brin hipster ? Je n’en sais rien, je vous laisse y méditer.

(à gauche le Futura, à droite la Verdana.) T