Akzidenz-Grotesk

Parler de l’Akzidenz-Grotesk c’est toucher à un monument, à la mère de toutes les fontes sans-sérif. Imaginez, elle serait née entre 1896 et 1898, en Allemagne, des mains de Ferdinand Theinhardt puis dans les années 1950 de Günter Gerhard Lange (le lien avec le Royal Grotesk de Theinhardt et sa paternité reste aujourd’hui débattu), publiée par la fonderie Berthold qui en produira plusieurs graisses entre 1908 et 1963. Le fait que cette fonte fut si longtemps augmentée est notable. Cela montre non seulement un attachement de la fonderie à ce spécimen, mais également des consommateurs, donc des yeux habitués à ce dessin qui s’attendaient à le retrouver également en italique, en gras, très gras, en maigre, adaptés aux livres, adaptés aux affiches…

Son dessin est le fruit de recherche complexe. Replongeons-nous dans l’époque : l’Art Nouveau domine l’Europe continentale (ne parlons pas du Royaume-uni, ils sont sur leurs îles et ne font rien comme tout le monde), on fait de la décoration et de la fioriture à tout va, on s’inspire de la nature, en Allemagne on utilise toujours comme police usuelle les Fraktur, et paf ! L’Akzidenz-Grotesk apparaît. C’est perturbant, n’est-ce pas ? Je dirais même que c’est incongru.  Elle annonce déjà une envie de fonctionnalité typographique, qui sera reprise par les avant-gardes, notamment le Constructivisme.
Elle s’inspire d’un dessin strict et humanistique : le Didot (France, 1784-1811 > j’en ai déjà parlé ici) L’Akzidenz-Grotesk reprend les mêmes types de formes, les mêmes ratios hauteur-largeur des lettres, mais supprime l’aspect maniéré et les empattements. Elle projette un dessin intemporel, qui a prouvé son efficacité depuis des siècles, dans un temps nouveau, plus industriel.

Karl Gerstner disait de l’Akzidenz-Grotesk « C’est le travail de créateurs de caractères anonymes : des artisans, des spécialistes, dont les antécédents professionnels et l’expérience signifiaient qu’ils connaissaient les subtilités et les principes les plus fins, et pas seulement ceux des “Grotesques”. Ils ont donné à l’Akzidenz-Grotesk la consécration ultime qu’une fonte peut avoir : une justesse fonctionnelle et formelle, transcendant les caprices de la mode. »

L’Akzidenz-Grotesk inspira directement l’Helvetica de Max Miedinger (qui l’avait d’ailleurs baptisée « Neue Haas-Grotesk » à l’origine). Toutes les autres fontes inspirées par l’Helvetica (l’Universle Folio, les diverses Grotesque) descendent donc en droite ligne de la matrone Akzidenz-Grotesk !

Les différences majeures (voir image ci-après) sont notamment les suivantes : les lettres de l’Akzidenz-Grotesk sont plus ronde quand l’Helvetica est légèrement plus compressée, elle laisse des mouvements de sortie de lettres, comme une énergie qui laisse l’œil libre tandis que l’Helvetica l’emprisonnerait, le forcerai au sérieux et à l’austérité.

L’Akzidenz était révolutionnaire quand l’Helvetica est fonctionnelle, orientée vers l’efficacité maximale de la lisibilité. Je dirais que l’Akzidenz-Grotesk témoigne d’une vie interne, d’une âme, qui nous replonge dans l’expérimentation typographique de cette fin XIXe début XXe. (Oui je n’aime pas l’Helvetica, je sais que c’est hérétique pour un graphiste, mais c’est comme ça, elle est frigide cette typo !) Mais regardez le 2 de l’Akzidenz-Grotesk, et essayez de ne pas éprouver de la tendresse !